23 mars 2005
UN ÉTRANGE NOUVEL AN EN APPENZELL

Les Silvesterkläuse de la vallée d’Urnäsch
La région d’Appenzell située en Suisse
alémanique, au sud du lac de Constance
(Bodensee) est un véritable joyaux. Cela se
constate tant au niveau de son paysage de collines
parsemées ça et là de quelques fermes et où
culmine le mont Säntis (2503 mètres) dans le
massif montagneux de l’Alpstein, qu’au niveau de
la Tradition. En effet, elle y est encore vécue au
jour le jour, par l’ensemble des habitants (dignes
représentants de la race alpine), à travers des rites
et des coutumes qui ne sont que les survivances
d’anciens cultes païens. C’est dans la vallée
d’Urnäsch lors de la fête du Nouvel An que l’on
peut en être les vivants témoins.
La population de cette vallée regroupée dans
les villages d'Urnäsch, Herisau, Hundwil, Stein,
Waldstatt et de Schönengrund, célèbre 2 fois le
changement de l'année : le jour de la Saint
Sylvestre et le 13 janvier, date de la fin de l'année
dans le calendrier julien et que la population ne se
résolut pas à abandonner au profit du calendrier,
réformé en 1582, par le pape Grégoire. Ce n'est
qu'en 1798, lors de la proclamation de la
République Helvétique que tous les cantons
protestants adoptèrent finalement le nouveau
calendrier grégorien.
Dans cette douce vallée le temps semble s’être
arrêté…
Le cycle des fêtes de Noël, appelé des douze
jours, dans la croyance populaire commence à
Noël pour finir aux Rois, le 6 janvier. Ses nuits
sont riches d’énigmes et de mystères, de
révélations et d’échanges mystiques. Nous
sommes dans le coeur de l’hiver, au tournant de
l’ancienne et de la nouvelle année. La date du
solstice d'hiver, nuit la plus longue de l'année,
longtemps célébrée dans le monde paysan
(dernière incarnation de l’âme de l’Europe
païenne), vient de passer, mais nous ne sentons
pas encore le sensible allongement des jours. La
lumière solaire est à son plus bas degré. Nulle
chaleur ne s’annonce dans l’air. C’est le point
mort de l’année.
Les champs sont abandonnés à l’hiver, le
bétail enfermé dans la chaleur des étables, pendant
ces douze nuits le pays appartient aux dieux. C’est
pendant cette période de ténèbres, nuits de passage
et de transition entre la promesse du renouveau et
le monde des morts, dont la frontière est
perméable, que le dieu Odin / Wotan, dieu du
soleil et du printemps, manifeste aux mortels son
universelle présence. Dans les nuits lors de
sauvages bourrasques, on peut l’entendre galoper
avec son cheval à huit sabots, à la tête de la Chasse
Sauvage, terrible chevauchée des âmes des
morts…
C'est au matin de ce jour du 31 décembre que
nous étions tous rassemblés sur la place du village
d'Urnäsch. Dans cette nuit froide et claire de
l'hiver, sur cette place éclairée par les petites
lumières scintillantes et dorées des décorations de
Noël, agencées avec goût, nous attendions les
célèbres Silvesterkläuse, ces Nicolas du Nouvel
An. On peut d’ailleurs associer ceux-ci au culte de
la Saint Nicolas — célébrée encore de nos jours
dans les régions d'origine germanique — dont le
dieu Odin est l'incarnation, avec sa barbe, son
manteau et son bâton.
A 5 heures précises, nous fûmes plongés dans
le noir le plus total et dans les ténèbres les plus
profondes, un grondement se fit entendre toujours
plus présent, était-ce la Chasse
Sauvage d'Odin venant tous
nous emporter ? C'est dans ce
grondement toujours
grandissant qu'ils surgirent, de
toutes les directions, pour se
concentrer au centre de la place
du village et pour effectuer leur
danse rituelle dans un vacarme
assourdissant de sonnailles. Ils
étaient là, devant nous, les
fameux Silvesterkläuse, parés
de leurs plus beaux atours que
nous distinguions à peine.
Soudain, un silence
écrasant. Et après s'être
rassemblés en cercle, un doux
chant monta dans la nuit.
C'est le zäuerli qui sonne à
mi-chemin entre le jodel et le
cor des alpes, un chant
polyphonique, dépourvu de
paroles, utilisant la technique du
jodel (appelé dans cette région
le naturjodel). Il consiste en une alternance de
voix de tête et de voix de poitrine, en tenues de
notes longues. Chaque morceau peut durer de 3 à
4 minutes. Les zäuerli sont transmis oralement de
génération en génération. En général, ils sont
entonnés à tour de rôle par
différents interprètes. Le chant
d'accompagnement se nomme le
graadhäbe, un terme qui
désigne la mélodie modulée par
les basses et les ténors pour
accompagner le premier
chanteur (le vorzauer).
Les chants se suivirent,
émouvants, envoûtants, plus
beaux les uns que les autres,
telle une incantation. Puis à
nouveau le tintamarre de cloches
et de grelots se fit entendre, il
redoubla d'intensité, et, à peine
ai-je senti une présence auprès
de moi, aperçu une silhouette,
que les lumières de la ville
réapparaissaient et on se rendit
compte qu'ils n'étaient plus là.
Dès le levé du jour, nous
décidâmes d'aller à leur
rencontre, car ceux-ci sillonnent la campagne
enneigée de la vallée, de village en village et de
ferme en ferme, en lentes processions païennes,
longtemps condamnées par le clergé au cours des
siècles passés, constituées de groupes (appelés
Schuppel) de 6 ou 7 personnes et formés par
tonalité de chants. Ceux-ci suivent un parcours
précis et défini en fonction d'une stratification
sociale complexe et faite d’une véritable
reconnaissance et de devoirs de réciprocité.
Nous avons donc pu
rencontrer au hasard des
chemins, attirés par l'écho
profond des cloches résonnant
dans la vallée, tous les types de
groupes de Kläuse, et de tous
les âges : enfants, adolescents et
adultes, portant leurs fameux
costumes traditionnels résultats
d'un long travail de patience et
d'amour, confectionnés ou
restaurés, pendant les longues
veillées d'hiver.
Chaque groupe est constitué
de 2 porteurs de grelots —
nommés Rolli ou Rollenweiber
en rapport à l'instrument qu'il
porte — et de 4 ou 5 porteurs de
cloches de vache — appelés
Schelli ou Schellenklaus — qui
sont portées par paire et reliées
sur les épaules à l'aide de
bandes de cuir ou de laine,
pesant à elles seules une
quinzaine de kilos.
Chaque acteur s'inscrit dans un des trois types
de costumes de Silvesterkläuse.
On distingue tout d'abord :
les Waldkläuse ou
Naturkläuse (Kläuse de la
forêt, de la nature,
respectivement). Ils sont
appelés également dans le
langage populaire
Schöwüeschte : « les beaux
hideux ». Leur costume est un
véritable chef-d'oeuvre
d'ornementation. Il est
entièrement réalisé avec des
matériaux végétaux : foin,
paille, branches de sapin,
fagots, houx, gui, lierre,
écorces, mousse, lichen,
glands, coquilles d'escargots,
chardons argentés, copeaux de
bois et pommes de pins. Les
Silversterklaüse sont
généralement coiffés d’une
couronne réalisée uniquement,
elle aussi, avec des éléments naturels représentant
des scènes de vie populaire, ou plus simplement
d’une couronne de feuillage.
Détails d’un masque d’un Waldklaus ou
Naturklaus
Un jeune Naturklaus
4
On trouve ensuite, les Wüeschte
Kläuse (« les Kläuse laids »),
porteurs de masques ébouriffés de
démons effrayants, fabriqués à l'aide
de papier mâché, de dents de porc ou
de boeuf, d'os et de cornes. Ils sont
également vêtus, comme les
premiers, d'un costume réalisé
uniquement avec des matériaux
naturels, rehaussé de différentes
peaux de bêtes.
Sont ils des hommes? Sont ils
des bêtes? Ou même des buissons?
Non, ils sont tout cela à la fois : ils
incarnent l'esprit des forêts qui s'est
glissé en eux…
On distingue enfin les Schöne
Kläuse (« les beaux Kläuse ») dont
on peut différencier deux types.
On distingue d'une part les
hommes porteurs de cloches, coiffés
d'un chapeau plat, presque
rectangulaire, dont les côtés et la partie inférieure
sont garnis de milliers de perles de verre, de
cordons multicolores, de petits miroirs et de papier
argenté. Dans les niches des coiffes et sur la partie
supérieure des chapeaux, on représente des scènes
de la vie agricole avec des figurines soigneusement
sculptées et peintes. Le visage est
caché par un masque masculin
barbu (ne retrouve-t-on pas là
encore les attributs d’Odin?) qui,
auparavant, était le plus souvent
en cuir. Dans le trou de la bouche
est souvent fixée une lendauerli
noire, la pipe typique de la région
d'Appenzell. Une veste et des
knickers de velours, de couleurs
printanières (violet, rouge, vert et
bleu) et brodés d'argent, des bas
blanc et de lourdes chaussures
complètent cet équipement.
Le deuxième type de Schöne
Kläuse est féminin. Il est en
réalité “joué” par un homme,
compte tenu de la charge à porter
et des distances à parcourir dans
la journée. Il porte un chemisier et
un tablier ornés de dentelles,
corsage et jupe de velours et un
imposant harnais sur lequel sont
fixés 13 énormes grelots (4 sur la
poitrine, 4 sur le dos et 5 à la ceinture). La coiffe
imposante, qui est en demi-cercle, symbolise le
soleil invaincu. Elle représente aussi des scènes
d'intérieur ou de la vie populaire. Elle est de plus
surmontée d'éléments décoratifs. Quant au
masque, lui aussi en toile recouverte de cire, il
reproduit un visage féminin un peu naïf, maquillé
avec soin, et agrémenté, à la commissure des
lèvres, d'une fleurette.
Les Kläuse sortent les habitants de leur
sommeil par le brouhaha de leurs cloches et de
leurs grelots. Ce vacarme est destiné à chasser les
mauvais esprits de l'hiver. Il est déclenché, dès
leur arrivée dans les cours de ferme, par leur danse
qui est une alternance savante de petit sauts et de
larges balancements et marqué par quelques
ululements.
Ils s'immobilisent ensuite en cercle, appuyés
sur leur bâtons de coudrier, les mains
soigneusement enfoncées dans les poches de leurs
pantalons, et ils entonnent 3 ou 4 zäuerli,
commandés par le Vorrolli (le premier homme,
bardé de grelots) qui résonnent en écho dans les
montagnes environnantes.
Les terribles Wüeschte Kläuse
Des Schöne Kläuse
Les Schöne Kläuse en plein zäuerli
5
Les habitants,
adultes et enfants,
restent silencieux,
visiblement émus, sur le
seuil de la maison,
plantés devant ces
silhouettes inattendues,
écoutant celles-ci dans
un réel moment de
religiosité. A chaque fin
de chant, les sonnailles
résonnent de plus belle.
Le maître de maison,
coiffé d'un bonnet noir
de laine et d'un tricot
feutré, vient les saluer. Il tient dans sa main droite
un récipient en verre rempli de vin chaud ou de vin
blanc muni d'un fin tuyau qu'il introduit avec
précaution à la hauteur de la bouche, dans la fente
maquillée de chacun des masques, pendant que de
sa main libre, il glisse quelques pièces dans les
poches. Les libations terminées, un dernier chant
est entonné auquel, cette fois, peut se joindre le
maître de maison.
Une nouvelle salve de sonnailles termine la
visite. Le Vorrolli porteur de grelots, précédant le
reste du groupe, donne le signal du départ,
présente ses voeux, et garantit ainsi, par leur
passage, bonheur, santé et prospérité aux hommes
comme aux bêtes.
Ce scénario se poursuivra toute la journée. Le
soir venant, les dizaines de groupes regagnent le
fond de la vallée et poursuivent leurs prestations
vocales d'auberge en auberge jusque tard dans la
nuit. La fête conserve aux yeux des habitants une
importance considérable. Le touriste, l'étranger y
est considéré comme un importun car il risque de
troubler le rituel que les gens du lieu pratiquent
entre eux et pour eux-mêmes.
Pour chacun, la fête est chargée d'une
symbolique particulièrement riche et forte; elle est
ressentie par ceux qui y participent — acteurs ou
spectateurs — comme un véritable rite de passage
destiné à assurer, comme dans un passé bien
lointain, la pérennité de la collectivité.
Du fond des temps, cette fête des
Silvesterkläuse nous apparaît comme une partie
vivante et vigoureuse de notre patrimoine culturel.
Même si la forme du culte change, le principe
reste.
Le coeur du peuple reste toujours fidèle à son
Vieux de la Forêt.
En espérant que ces quelques lignes, vous
donneront à vous aussi le désir de venir arpenter
les sommets des collines bleutées et enneigées du
petit village d'Urnäsch.
Alors, tous à vos Bergames…
Pour aller plus loin :
La Terre helvétique, vol. 2, de H. Brockmann-
Jerosch, Neuchâtel (Suisse), éditions de la
Baconnière.
La Suisse en fête de G. Berger, Neuchâtel
(Suisse), éditions Avanti Club.
Les Alpes en fête, ouvrage collectif, Fédération
des coopératives Migros (Suisse).
Le magazine L’Alpe, numéro 10, intitulé « Les
fêtes d’hiver ».
Le magazine Maisons Côté Est, numéro 19, hiver
2003.
Et à écouter : Appenzeller Zäuerli dans la
collection de Marcel Cellier.
Commentaires
Wahou
Quelle source ton site ! Excellent ! Wouahouu ! Où peut on encore trouver de telles infos sur le net ? On se le demande !
Féliciations !
Dark Wilhelm, Européen content d'en savoir plus sur son peuple.
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